Mu

Ce corpus de dessins sur papier présente des enfants captivés par un événement soudain. La situation dans laquelle ils se trouvent n’est pas donnée, mais renvoie à un instant qu’on peut placer sous l’ordre de l’imprévisible, de l’inattendu et de l’inconcevable. L’événement se situe dans le temps d’une effraction, d’une secousse et nous place devant des corps qui regardent et ne regardent pas, incapables de parler. J’ai travaillé ici sur le corps contenu et saisi dans un événement. On se situe quelque part avant la parole ou dans un temps de la parole suspendue. L’énigme du langage est donné à voir, qui se déploie autour d’un vide, d’une absence, d’un manque. L’onomatopée mu exprime : « un son imperceptible émis les lèvres à peine ouvertes », qui a donné muet. 

 

Au fusain et à l’acrylique, les dessins présentent des têtes et des corps d’enfants, conscients peu à peu, en éveil. Ils apparaissent comme de petits témoins, inquiets et étonnés, prêts ou non à considérer le monde. Sur fond blanc, dans un temps suspendu, ébloui, j’ai mis l’accent sur le visage des enfants - partie du corps la plus individualisée - et sur leur tête – siège de la pensée - tandis que les autres parties corporelles sont simplement esquissées. Le corps de certains personnages, coupé et replié, évoque leurs repères décalés. Le pli évoque aussi la part invisible, inconnaissable, impénétrable, le secret qui nous habite. La plupart des corps sont immobiles comme si le mouvement n’était pas la priorité du moment, qu’il y avait nécessité d’un arrêt pour comprendre, prendre avec soi, en soi, le monde.

 

La représentation des enfants, récurrente dans mon travail, me permet de souligner la part sans mot (muette) en nous, le caractère indicible et inaudible de certains événements et aussi la réserve d’énergie créatrice. Les enfants évoquent une conscientisation en train de se faire, une pensée non encore articulée, « un regard qui n’est ni question ni réponse mais silence et arrêt, témoin muet de ce qui fut ».

 


 

Suzanne Lafrance

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