Un trait court, des formes apparaissent. Je frotte, je fraie. Je m’approprie la surface. L’exercice se répète. La tension de tracer amène celle d’effacer. Chaque trait en appelle un autre et ainsi de suite.

Tout est ligne : verticale, horizontale, hachurée, débordante. La ligne forme, construit, habille le monde. Mes yeux se posent sur elles, les habitent.

Formellement, je dessine (fusain, graphite et acrylique) le corps humain et ce qui m’émeut : sa vulnérabilité, ses forces, ses affections, ses prises de conscience. J’explore la position, la vision et le dire subjectif, expérimentés comme un atelier ouvert, où les sentiments d’identité et d’altérité alternent. Je suis attachée au visage : premier miroir, premier repère, médiateur de notre relation au monde et à nous-mêmes. Levinas parle du visage de l’autre comme ce qui éveille en nous le sentiment d’humanité. Devant le visage d’autrui, sa nudité, notre responsabilité est augmentée. La représentation du visage se veut pour moi la mise en place du vis-à-vis, de la rencontre et de l’expression du souci de l’autre.

Dans mes dessins, je juxtapose des zones pleines et inachevées. En fracturant ainsi les dessins, je crée des intensifications, des profondeurs. Ce qui m’émeut, au propre et au figuré, est ce qui se dessine, c’est-à-dire ce qui apparaît, se tend vers nous et que nous reconnaissons nôtre. 

Dès le commencement, nous sommes constitués de lignes, de liens, tels un réseau de mailles. Nous nouons des entrelacements avec le monde. Nous sommes soutenus par une surface : des mains, des corps nous accueillent. Nous nous incorporons dans un monde donné, dans une trame culturelle, familiale, dans des lignes de pensées, dans une certaine tonalité modale.

Le monde est déjà-là, oui, et de nouvelles formes jaillissent. Nous sommes comme des dessins : des jaillissements sur les feuilles du monde.

 

 

Démarche artistique

Suzanne Lafrance

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