L'éternité n'est pas apaisée

Le point de départ du projet est l’identité ambiguë de Don Quichotte, qui se veut chevalier errant, mais dont Cervantès, dans le prologue du célèbre roman, écrit : « Et que pouvait donc engendrer mon invention (…) sinon l’histoire d’un enfant sec, ratatiné, bizarre (…) comme un qui s’engendra dans une prison ». J'ai retenu du roman le fait que le personnage est à la fois prisonnier et guerrier.

 

Visuellement le corps des prisonniers-guerriers est suggéré par un simple trait de contour. Seul le volume de la tête, sa densité, est détaillé comme une exigence de peser/penser le réel. Les extrémités sont vêtues de chapeaux et/ou de bottes. D’un mélange de fusain et d’acrylique, les chapeaux sont marouflés sur le dessin. Ils donnent une touche terreuse à l’ensemble. Les bottes, crayonnées au fusain, évoquent la poussière du chemin. Certains dessins présentent des chiens, qui remplacent le cheval Rossinante. Il symbolise le guide et le messager.

 

Mais de quoi Quichotte est-il à la fois le combattant et le prisonnier ? Son intention de se faire chevalier vient de sa lecture assidue des romans de chevalerie, déjà dépassés à l’époque de Cervantès. Sa lecture « d’histoires anciennes » lui fait prendre les armes et agir de manière détonante. J’aborde le Chevalier à la triste figure sous l’angle d’un temps qui ne passe pas, de transmissions d’une génération à l’autre. « L’Éternité n’est pas apaisée, parce qu’elle n’a pas de sujet qui le prenne sur lui » (Lévinas). Ce qui m’intéresse ici, ce sont les possibilités du corps à se dire. L’oubli est percé par nos narrations.

 

Suzanne Lafrance

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